• Des textes à analyser :

1. Henri Michaux "Le grand combat", 1927

Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine. C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain.
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et vous regarde,
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.


2. Marcel Proust, Du côté de chez Swann (incipit), 1913.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé.


4. "Des pâtes, des pâtes, oui mais des Panzani !" 1973


5. "Les Feuilles mortes" d'Yves Montand (texte de Jacques Prévert), 1945


6. Delly, Comme un conte de fée, 1935

Dans Comme un conte de fées, Gwennola de Pendennek vit heureuse avec ses parents dans le château familial. Un jour, au village voisin, arrive un certain Monsieur Wolf. Ils s'éprennent l'un de l'autre. Un soir, dans « la clarté rose du couchant », elle descend dans la roseraie cueillir une corbeille de roses….
La corbeille était pleine maintenant. Gwennola s'attardait cependant un peu dans la tiédeur parfumée de la roseraie. Elle rêvait, la sage Gwennola, car elle n'était plus en ce moment que l'amoureuse Gwennola, évoquant le souvenir du bien-aimé. Et voici qu'elle entendait, sur le sol sablé, son pas bien connu, son pas ferme et décidé d'homme énergique, un peu autoritaire. Il apparut, souriant, une flamme ardente dans les yeux qu'il attachait sur la jeune fille rougissante, arrêtée au milieu de l'allée. Une fée de roses, dans cette lumière du soir.… Une belle princesse des contes de fées. Il s'inclinait, prenait la main que ne songeait pas à lui tendre Gwennola saisie par une étrange timidité, par un trouble frémissant.
"Mademoiselle, je viens de voir vos parents et ils m'ont autorisé à venir vous rejoindre ici, pour vous dire moi-même mon désir,… mon très ardent désir. Voulez-vous m'accorder le bonheur d'être pour toute la vie votre compagnon, votre époux très fidèle et très aimant ?"
Les yeux que Gwennola avait un instant baissés se relevèrent, offrant à Franz leur pure lumière et le bonheur ingénu d'un cœoeur virginal dont il se savait déjà le maître. –
- Si mes parents le veulent bien, Monsieur,… moi je serai très heureuse. J'ai en vous la plus grande confiance….
- Cela ne vous déplaira pas trop de vous appeler seulement Madame Wolf, vous qui êtes une Pendennek ?
Elle secoua la tête, en souriant avec une tendre douceur.
- Oh ! non ! Vous possédez tant de qualités supérieures qui sont tellement au-dessus de tous les quartiers de noblesse ! Et puis…...
Au moment de laisser l'aveu franchir ses lèvres, elle s'interrompit, un peu plus rougissante, les cils d'or battant au bord des paupières frémissantes.
- Et puis, vous m'aimez un peu, Gwennola ? Vous aimez Franz Wolf, tout simplement ?
- Tout simplement, oui.
Elle souriait de nouveau, en levant sur lui ses yeux dont le bleu velouté s'éclairait d'un chaud rayon d'amour. Franz se pencha et posa un long baiser sur la main qu'il tenait entre les siennes.
"Moi, je suis tout à vous, Gwennola, précieux trésor que Dieu a mis sur ma route. Je vous promets amour et fidélité… Mais il faut que je vous confesse –- comme je viens de le faire à vos parents -– une petite tromperie... oh ! pas bien terrible !"
Elle le regarda avec étonnement, mais sans inquiétude, car il souriait avec une douce ironie. –
- Une tromperie ?
- Oui, chère Gwennola. Je ne m'appelle pas Franz Wolf, mais Franz-Josef, archiduc d'Autriche, prince de Sohnberg par ma mère, dernière descendante de cette famille autrefois souveraine.


7. Christine Angot, Un tournant de la vie, 2018

Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça: sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. Il s'occupait de ses enfants, même s'il les voyait peu, il était séparé de leur mère depuis trois ans. Il travaillait beaucoup. Il avait toujours beaucoup travaillé. Il faisait une belle carrière, il avait un bon salaire. Il habitait dans le quartier de Paris qui correspondait à ses centres d'intérêt, et lui permettait en même temps d'avoir une vie de famille. Le quatorzième. Le travail, l'école, les lieux de rendez-vous étaient proches les uns des autres. Il lisait beaucoup, allait au cinéma une fois par semaine, de temps en temps au spectacle. Il recevait les invitations mais évitait les premières, il était rédacteur en chef d'un journal culturel, si parfois il y allait, c'était pour gagner du temps, ça évitait d'avoir à réserver soi-même, c'était tout. D'un point de vue social ce genre de sortie lui déplaisait. Il critiquait ce milieu, cette ambiance tout en disant «m'enfin on va pas parler de ça». Il préférait voir sa vie en dehors de «cette espèce de zoo», il était contraint de s'y mêler, de très loin et en observateur, mais ne se sentait pas sali, pas touché.


8. Georges Simenon, Le Chien jaune, 1931

Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. L'horloge lumineuse de la vieille ville, qu'on aperçoit au-dessus des remparts, marque onze heures moins cinq.
C'est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s'entrechoquer les barques dans le port. Le vent s'engouffre dans les rues, où l'on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol.
Quai de l'Aiguillon, il n'y a pas une lumière. Tout est fermé. Tout le monde dort. Seules les trois fenêtres de l'hôtel de l'Amiral, à l'angle de la place et du quai, sont encore éclairées.


9. Paul Éluard, "La Terre est bleue comme une orange", L'Amour la poésie", 1929

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.


10. Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (incipit), 1932

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café.


11. Emil Ferris, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, 2018.


  • Pour aller plus loin :

Sociologie de la littérature

La paralittérature

Les loupés de Gallimard

Le Degré Angot de l'écriture

Angot un effondrement littéraire

A propos de Simenon