Sujets sur les grands écrivains

Voici quelques idées pour répondre au sujet « Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? » à l’ENS.

  • Autres problématiques et autres plans pour ce sujet :

Le grand écrivain, l’écrivain reconnu et admiré, se définit-il par ce qu’il est ou par ce qu’il fait ?
1. L’écrivain est un expert reconnu de la littérature par ses écrit (respect des codes, des formes traditionnelles)
2. L’écrivain est reconnu pour son action sur son époque (transformation de soi, de la société, des codes)
3. Le statut de grand écrivain dépend de la réception (subjectivité et évolution des valeurs)

> L’écrivain est celui qui est authentique.

1. L’écrivain est un expert reconnu de la littérature par ses écrit (respect des codes, des formes traditionnelles)
2. Le grand écrivain est celui qui est reconnu par la société, ses pairs et la postérité
3. Le grand écrivain est un mythe à la manière de Mythologies de Roland Barthes (1957) : le grand écrivain est porteuse d’une idéologie sociale (celle des philosophes des Lumières par exemple) : « Le pays de Voltaire » etc. (Le mythe, pour Barthes, est un outil de l'idéologie. Il réalise les croyances, dont la doxa est le système, dans le discours : le mythe est un signe. Son signifié est un idéologème, son signifiant peut être n'importe quoi : « Chaque objet du monde peut passer d'une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l'appropriation de la société »).

  • Michel de Montaigne Essais II, 18 « Sur le démenti

''Montaigne explique ici les raisons de son projet au début de ce chapitre. On y retrouve l’idée que l’on se doit à soi-même (on a des devoirs envers soi-même) avant même de se devoir envers la société.' Cette réflexion a pu inspirer le sujet « La littérature se doit-elle à la société ? »'

Oui, mais on me dira que ce dessein de se servir de soi pour en faire le sujet de son livre sera il excusable pour des hommes rares et fameux qui, par leur réputation, auraient donné aux autres quelque désir de les connaître. Cela est certain ; je l'avoue ; et je sais bien que pour voir un homme fait comme tout le monde, c'est à peine si un artisan lève les yeux de dessus son ouvrage, tandis que, pour voir un grand et illustre personnage arriver dans une ville, on abandonne les ateliers et les boutiques. Il est malséant de se faire connaitre pour tout autre que pour celui qui a des qualités pour se faire imiter et dont la vie et les idées peuvent servir de modèle. César et Xénophon ont trouvé dans la grandeur de leurs exploits pour ainsi dire une base légitime et ferme pour établir solidement leur narration. Sont à regretter pour la même raison les relations de ses exploits faites au jour le jour par Alexandre, les commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus et d'autres avaient laissés de leurs actions. On aime et on étudie les portraits de tels gens, même en bronze el en pierre. La remontrance suivante est très vraie, mais elle ne me concerne que bien peu :
Non recito cuiquam, nisi amicis, i.dque rogatus,
Non ubivis, coramve quibuslibel. ln medio qui
Scriptaforo recitenl, sunl multi, quique lavantes. »
(« Je ne fais de lecture qu'à mes seuls amis, et encore sur leur demande, non en tout lieu ni devant n'importe qui. Mais beaucoup d'auteurs déclament leurs écrits au forum ou même dans les bains publics ». Horace, Satires I )

Je ne fais pas ici une statue pour qu'elle soit érigée au carrefour d'une ville ou dans une église ou sur une place publique :
Non equidem hoc studeo, bullatis ut mihi nugis
Pagina turgescat.
Secreli loquimur »
(« Je ne vise pas à enfler mes pages de billevesées ; je parle en tête à tête ». Perse, Satires V)
Tout cela est pour le coin d'une bibliothèqut> et pour divertir un voisin, un parent, un ami qui aura plaisir à me fréquenter de nouveau et avoir d'autres relations avec moi sous cette image. Les autres onl eu le courage d'entreprendre de parler d'eux parce qu'ils ont trouvé là un sujet noble et riche; moi, au contraire, parce que je l'ai trouvé si stérile et si maigre qu'on ne peut pas lui adresser un reproche d'ostentation.

Je juge volontiers les actions d'autrui ; des miennes jr donne peu à juger à cause de leur néant.

Je ne trouve pas tant de bien en moi que jr ne puisse pas le dire sans rougir. Quelle satisfaction ce serait pour moi d'entendre, el de la même façon, quelqu'un qui me raconterait la façon de vivre, le visage, le comportement, les paroles habituelles et les destinées de mes ancêtres ! Comme j'y serais attentif ! Si nous avions du dédain pour les portraits mêmes de nos amis et de nos prédécesseurs, pour la forme de leurs vêtements; el de leurs armes, vraiment œla viendrait d'une mauvaise nature. D'eux je conserve l'écritoire, le sceau, des livres d'heures et une épée personnelle qui leur a servi, et je n'ai pas chassé de mon cabinet de longues badines que mon père portait ordinairement à la main
« Paterno vestis et annulus tanto charior est posteris quanta erga parentes. » (Le vêlement d'un père, son anneau, sont d'autant plus plus chers à ses enfants que ceux-ci avaient plus d'affection pour lui. » Saint Augustin La Cité de Dieu)
Si toutefois ma postérité a d'autres goûts, j'aurai bien le moyen de prendre ma revanche : elle ne saurait, en effet, faire moins de cas de moi que je n'en ferai d'elle à ce moment-là. Tous les rapports que j'ai avec le public en faisant ce livre, c'est que j'emprunte les outils de son écriture\ plus rapide et plus facile. En échange, j'empêcherai peut-être que quelque morceau de beurre ne fonde au marché.

Et quand personne ne me lirait — aurais-je perdu mon temps d'avoir consacré tant d'heures oisives à des pensées si utiles et si agréables ? Moulant cette figure d'après moi-même, il m'a fallu si souvent me façonner et mettre de l'ordre en moi pour m'extraire que le modèle s'en est affermi, et en quelque sorte, formé lui-même. En me peignant pour les autres, je me suis peint avec des couleurs plus nettes que celles qui étaient les miennes au début. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait. C'est un livre consubstantiel à son auteur : il ne s'occupe que de moi, il fait partie de ma vie ; il n'a pas d'autre objectif ni de but extérieur à lui-même comme tous les autres livres.

Ai-je perdu mon temps pour m'être ainsi examiné de façon aussi continue et avec un tel soin ? Ceux qui se regardent seulement en pensée et en paroles, un instant en passant, ne s'examinent pas si profondément, ne pénètrent pas aussi loin en eux-mêmes que celui qui fait son étude, son œuvre, et comme son métier, en s'engageant à tenir le registre permanent, de toute sa foi et de toutes ses forces. Les plaisirs les plus délicieux se savourent à l'intérieur, ils évitent de laisser une trace d'eux-mêmes ; ils évitent d'être vus, non seulement de la foule, mais d'un seul.

Combien de fois ce travail m'a-t-il détourné de réflexions ennuyeuses ? Et il faut compter au nombre des pensées ennuyeuses toutes celles qui sont frivoles. La Nature nous a doté d'une grande capacité de nous mettre à part dans nos réflexions ; et elle nous y convie souvent, pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais aussi pour la meilleure part à nous-mêmes. Pour calmer mon imagination et la faire rêver sur quelque projet organisé, pour lui éviter de se perdre et divaguer au vent, il suffit de donner corps à tant de menues pensées qui se présentent à elle et en tenir le registre. Je prête l'oreille à mes rêveries parce que j'ai à les enregistrer. Combien de fois, agacé par quelque action que la civilité et la raison m'interdisaient de critiquer ouvertement, m'en suis-je soulagé ici, non sans l'arrière-pensée d'en instruire le public ! Et certes, ces coups de badine poétiques
Zon sur l'œil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin,
(Marot, épître « Fripelipes, valet de Marot, à Sagon »(
s'impriment encore mieux sur le papier qu'en la chair vive. Et que dire, sinon que je prête un peu plus attentivement l'oreille aux livres depuis que je suis à l'affût pour essayer d'en dérober quelque chose afin d'en émailler ou étayer le mien ?

Je n'ai nullement étudié pour faire un livre, mais j'ai quelque peu étudié parce que je l'avais l'ail, si c'est étudier un peu que d'effleurer et pincer par la tête ou par les pieds tantôt un auteur, tantôt un autre, nullement. pour former mes opinions, mais bien pour les assister, formées qu'elles sont depuis longtemps, pour les seconder et les servir.